Tickling FR, le site des amateurs de chatouilles.



Une histoire à  laquelle j'ai pensé... espionnage

Pour discuter littérature ou nous faire profiter de vos écrits n'ayant pas trait aux chatouilles.
Voilà , bon, tout est dit dans le titre, vu que je suis pas vraiment doué pour les histoires de chatouilles, je vais plutôt me mettre à  des histoires "normales". Ceci est une idée d'histoire d'espionnage que j'ai eu dans la tête depuis un moment, depuis que j'ai lu un article wikipédia que je mettrai en lien avec le premier chapitre, sans vraiment avoir pensé à  l'approfondir, mais là  je veux vraiment voir ce que ça pourrait donner alors je me suis décidé à  l'écrire.
Alors cette histoire tiendrait bien sûr plus du James Bond que du Tom Clancy, mais elle a surtout été inspirée par un excellent film à  voir, FireFox, que je recommande aux amateurs de films d'avions, le duel aérien final est spectaculaire.
Bien qu'il y ait un petit penchant science-fiction (voir premier chapitre), je veux garder le réalisme, les organisations (KGB, GRU, Pionniers) sont réelles, les Pionniers pour info sont l'équivalent soviétique des Scouts, et le côté science-fiction est inspiré par une technologie qui aurait pu exister à  l'époque, sauf la léninite qui est un truc complètement inventé. Oh, et, au fait, excusez les fautes de français s'il y en a, de n'écris mes histoires qu'en anglais, j'ai un peu perdu l'habitude. Voilà , j'espère que vous aimerez.



MIKOYAN
Le Baiser du Kremlin



Prologue:


Base aéronavale de Kaliningrad, Union Soviétique. 10 mai 1977, 02:44.

"Soyuz nerushimy respub..."
Boris trébucha soudainement et se retrouva à  terre, son visage rougeaud bouffi de vodka embrassant le bitume. Il n'avait pas mal. Au point où il en était, peu de choses pouvaient encore atteindre le gros soldat plus zélé sur la boisson que sur sa tâche. Il se releva donc péniblement, peinant à  soulever son corps lourd engoncé dans une longue capote verte (on approchait de l'été, bordel, c'était quoi cet uniforme à  la con !), ses doigts gourds à  peine capables de tenir son AK-47, qui s'il n'avait pas eu de lanière se serait sûrement retrouvé par terre. Puis il reprit sa ronde titubante, cherchant vainement à  se souvenir des paroles du chant patriotique que de toutes façons il chantait faux.
"Partiya Lenina - sila narodnaya !"
C'était pas vraiment de sa faute. C'était la Fête de la Victoire, hier, alors forcément, les soldats de la base s'étaient senti le devoir patriotique de célébrer dignement l'évènement en picolant toute la soirée. La plupart étaient déjà  partis se coucher, pleins comme des éponges, et ils allaient se réveiller avec une gueule de bois monumentale, contre laquelle les officiers supérieurs ne pourraient même pas gueuler, car ils seraient dans le même état. Des gens qui savaient faire la fête. Seulement voilà , Boris était de garde de nuit, et "elle" n'acceptait pas les congés pour cause d'excès de boisson. Non, "elle" c'était pas un officier supérieur. C'était pas non plus sa femme, d'ailleurs Boris n'était pas marié. Non, "elle" c'était la "chose" qui roupillait dans le hangar 18, le hangar autour duquel il faisait justement sa ronde. Personne savait ce que c'était, même pas les officiers supérieurs, et de toutes façons, on n'était pas supposés en parler. Les ordres de Moscou étaient clairs: personne n'entre dans le hangar sauf les officiers et techniciens envoyés par Moscou, mais les soldats de la base étaient tenus de maintenir une surveillance constante autour, comme un chien qui tourne autour d'un os qu'il ne mangera jamais. Cette situation en agaçait quelques uns, et les théories sur le type d'arme secrète qui y était planquée allaient bon train. Un char d'assaut ? Un lance-missiles ? Un nouveau type d'ICBM ? Personne ne savait, mais Boris s'en foutait éperdument. Une enfance passée chez les Pionniers au début des années 50 lui avait appris un principe fondamental de survie en URSS: obéis aux ordres et ferme ta gueule.
"Na pravoye delo..."
Cette phrase fut la dernière que le gros soldat eut l'occasion de prononcer. Car à  ce moment-là , venant de nulle part, une balle de 9x18 Makarov fendit la nuit tiède avec un chuintement discret pour aller se loger dans l'arrière de son crâne. Il y eut une courte période où le temps se suspendit pour Boris, et il resta debout, la bouche béante, incapable de comprendre ce qui lui arrivait, et sans ressentir la moindre douleur. Puis il tomba une seconde fois, et embrassa le bitume pour de bon.

Bureau central du KGB, Moscou. 10 mai 1977, 06:20.

Tout le monde déteste les cellules de crise. Un groupe de hauts officiels sous pression, défoncés au tchaà¯, enfermés dans une obscure salle de réunion aux murs de béton nu, dans un sous-sols antiatomique glauque, à  débattre, à  s'énerver, à  se regarder les uns les autres avec des yeux de lapins russes, rougis par le stress, tout en fumant des quantités cancérigènes de Belomorkanals, les cigarettes les plus fortes qu'ils connaissent, qu'ils tenaient avec des doigts tremblotants. Il y avait six personnes dans la salle, ce matin, pour la réunion d'urgence. Deux étaient des gardes en armes se tenant de chaque côté de la porte, aussi raides que des statues malgré le nuage de fumée tabagiste qui assaillait leurs yeux et leur nez. Les quatre autres qui débattaient autour de la longue table encombrée de papiers étaient trois hommes et une femme.
"Vous n'êtes qu'un idiot, Camarade Directeur ! Cette installation devait être placée sous sécurité maximale ! Comment une telle faute a pu se produire !"
"Je vous prie de changer de ton, Camarade Général ! Dois-je vous rappeler que c'est vous qui avez demandé à  ce que l'arme soit transférée à  la base de Kaliningrad, alors que je n'ai cessé de répéter que l'Oural était un endroit bien plus sûr ?"
"Camarade Directeur, je maintiens que nos installations en Oural manquaient des supports logistiques nécessaires pour..."
"Là  n'est pas la question ! La sécurité doit passer avant la logistique, surtout pour un tel projet ! D'autre part, j'ai totale confiance en mes hommes et le réseau de sécurité que j'ai installé à  Kaliningrad était exemplaire. Donc, Camarade Général, je suis désolé, mais je n'entrevois qu'une seule possibilité: un traître a saboté mon réseau pour permettre ce vol."
"Nous n'allons pas nous lancer dans la paranoà¯a, Camarade Directeur. Pour l'heure, notre priorité est de retrouver cette arme, où qu'elle puisse être !"
Les deux hommes se tournèrent vers la femme qui les considéra tous deux avec un petit sourire en coin. L'homme répondant au titre de Directeur, un vieil homme nerveux, de taille moyenne, à  l'épaisse chevelure blanche, ceintré dans un costume sombre, était Tchesko Mendeà¯evitch, le directeur de la Section 15 du KGB, c'est-à -dire le responsable de la sécurité des installations du gouvernement, ce qui incluait bien sûr l'arme qui avait était volée moins de quatre heures plus tôt dans leur base de Kaliningrad. L'autre, un Balte massif comme un ours, avec un visage basané rougi par la colère et dont la dureté était renforcée par une coupe en brosse agressive, affublé d'un nombre consistant de médailles qui faisaient briller sa grande capote verte de mille feux, était le Général Szedvilas, haut responsable du GRU, le comité de renseignements militaires, chargé entre autres de s'assurer que les projets confidentiels du gouvernement étaient menés à  bien... ce qui n'était désormais plus le cas. Le troisième homme, un grand type maigre aux cheveux gominés et au visage en lames de couteaux, ne disait rien et se contentait de rester droit sur sa chaise, impassible, à  prendre des notes. Ce type était le porte-parole du Parti Communiste. Et pour qu'un type comme lui se déplace, c'est qu'il y avait vraiment une couille. Sentant que c'était son tour de parler, la jeune femme en uniforme bleu sombre, Wilhelmina Engels, agent de la Première Section du KGB - la sécurité extérieure - se leva et s'exprima dans un Russe fluide mais teinté d'un accent allemand à  couper au couteau:
"Nos services n'ont pour l'heure collecté aucun renseignement valable, mais c'est tout à  fait normal étant donné la soudaineté de l'évènement. Toutefois, nous pouvons affirmer certaines choses: d'abord, l'origine des criminels. Il est presque certain que ce ne sont pas les Américains."
"Comment pouvez-vous être aussi catégorique ?"
"Comment auraient-ils pu savoir ? Les moyens logistiques, techniques de communication et recrutements d'espions, auraient été trop importants et nous nous en serions rendus compte bien avant qu'ils sachent ce que contenait ce hangar, et surtout qu'ils prennent un risque aussi énorme que de venir le voler. La thèse des dissidents politiques dans notre camp est également à  écarter: le risque était trop grand pour eux. Je ne vois que pour seule probabilité un groupe extrémiste déterminé et parfaitement renseigné, des gens prêts à  se battre et qui ont certainement des cellules infiltrées chez nous. Toutefois, comme vous l'avez si bien souligné, Camarade Général, notre priorité est de retrouver l'arme avant tout, je ne vais donc pas m'étaler sur le sujet."
Elle fit une petite pause, le temps de boire une gorgée de tcha௠et d'allumer une autre cigarette, et reprit:
"Vu la position géographique de Kaliningrad, il est plus que probable que les criminels tentent de faire passer l'arme à  l'Ouest, en traversant le Rideau de Fer par l'Allemagne. J'ai déjà  pris l'initiative de contacter la Stasi au cas où, mais si nous avons bien affaire à  un groupe organisé et renseigné, ils ont forcément prévu un plan de sortie."
"Et que proposez-vous dans ce cas ?"
La jeune femme tira une bouffée de sa cigarette avant de réponde posément:
"Pour le cas où les ravisseurs seraient sur le point ou auraient déjà  fait passer l'arme à  travers le Rideau de Fer, ce qui est très probablement le cas, j'ai bien peur que nous soyons coincés. Impossible de déployer suffisamment de moyens technologiques et humains à  l'Ouest pour la ramener à  bon port sans éveiller l'attention de la communauté internationale, ce que nous voulons bien sûr éviter à  tout prix, vu la nature quelque peu délicate de l'arme. Camarades, vous allez me prendre pour une folle, mais le seul moyen que je conçois pour nous sortir de là  est l'envoi immédiat à  l'Ouest d'une unité d'infiltration composée d'un seul homme."
"Un seul homme ?" le Directeur était estomaqué. "Ma parole, Engels, vous avez perdu les pédales !"
"Réfléchissez-y. Un seul homme, un monsieur-tout-le-monde qui pourra se balader un peu partout sans être remarqué, qui pourra aisément faire sa petite enquête et nous transmettre toutes les informations nécessaires pour que nous puissions ensuite lancer une opération localisée et procéder à  la récupération sans être inquiétés. Un homme qui pourra entrer en contact avec nos agents dormants en Europe et se constituer un réseau de renseignements de manière tout à  fait officieuse, sans que nous ayons à  nous salir les mains, et qui pourrait même éventuellement infiltrer le groupe des ravisseurs. En gros, Camarades, ce que je veux c'est coller un James Bond de chez nous au cul de nos ennemis, qui qu'ils soient."
"Qui serait cet homme ?" demanda le général, intéressé. "Un agent du KGB ?"
"J'ai bien peur que non. J'ai réuni une équipe de profilers de nos services pour trouver le candidat potentiel, et mon premier critère n'était pas l'expérience en tant qu'espion, mais les connaissances nécessaires pour manoeuvrer l'arme et la ramener lui-même, le cas échéant. Toutefois, le dossier que j'ai retenu, je l'espère, vous intéressera..."
La jeune femme les gratifia de nouveau d'un petit sourire complice avant de conclure:
"J'ai pensé demander au Loup."
Le grand type du Parti, jusque là  impassible, leva soudainement un sourcil dubitatif et brisa pour la première fois son silence:
"Qui ça ?"
"Le Loup d'Acier, Camarade. Laissez-moi vous expliquer..."
Chapitre 1: Le Baiser du Kremlin



Université d'Etat de Moscou. 10 mai 1977, 07:40.

"Hé, Max ! Max, par ici !"
La jeune fille fit un signe de la main joyeux au jeune homme qu'elle venait de voir passer devant les fenêtres, puis elle se rassit devant son roman, à  la table de l'une des nombreuses et imposantes bibliothèques de l'université. L'aube de mai, bien qu'encore un peu frisquette (par contre, dans deux mois ça allait être une vraie fournaise), traversait généreusement les grandes fenêtres pour venir baigner la salle dans un agréable reflet doré. C'était bien une chance de trouver un endroit dans cette université où on profitait aussi bien du soleil, dans ce bâtiment de pierres blanches d'un gigantisme maladif, deux ailes pouvant chacune contenir une petite ville, flanquant une tour centrale si haute qu'elle pourrait être le thermomètre rectal de Dieu. Sauf qu'il n'y avait pas de Dieu. Ordre du Parti. Bien sûr, là  on ne comptait que les bâtiments de l'université, si on comptait les jardins en plus, et bien ce n'était plus une université qu'on avait là , c'était carrément une ville dans la ville. Vraiment pas pratique pour faire des rencontres, la jeune fille se demandait encore par quel miracle elle arrivait à  retrouver son ami Max dans un tel labyrinthe.
Le voilà  qui arrivait justement vers elle, et comme à  chaque fois, elle devait faire preuve d'une totale concentration pour ne pas rougir. Max était un grand ténébreux bien droit et musclé, ceintré dans un éternel costume trois-pièces, bien serré et entièrement noir, à  l'exception de sa cravate rouge sombre. Austère, mais terriblement craquant, surtout avec son beau visage carré sans barbe, ses yeux sombres, et sa tignasse de cheveux noirs coupés courts et soigneusement peignés.
"Salut, Nitara !"
Il la gratifia d'un beau sourire et vint s'asseoir à  sa table. Max et Nitara étaient amis depuis un moment, ils fréquentaient tous les deux la fac de sciences politiques. Sauf qu'elle était en troisième année, et lui il était déjà  en train de préparer son doctorat. En plus, il faisait psychologie en double cursus. Le malade ! Mais bon, il pouvait le faire, il était extrêmement intelligent (quoiqu'un peu arrogant sur les bords), et elle lui était éternellement reconnaissante, sans son aide elle aurait sûrement redoublé sa seconde année. A vrai dire, elle n'aurait pas été contre passer un peu plus de temps avec lui, si vous voyez ce que je veux dire, mais depuis tout ce temps elle n'avait toujours pas osé franchir le pas. Il faut dire que Max, bien que très sympathique, était l'archétype du Russe impassible qui, en dehors d'un beau sourire aux dents blanches (quelques peu salies par la nicotine) pour dire bonjour, demeurait aussi expressif qu'un glaçon. Il l'avait déjà  invitée à  prendre un verre, et ils déjeunaient souvent ensemble, mais ça n'allait pas plus loin, impossible de savoir ce qu'il ressentait vraiment, et ça avait le don d'énerver prodigieusement la jeune Kazakh. Elle avait pourtant beaucoup d'atouts, une belle petite blonde énergique aux yeux pétillants comme elle, avec un accent du sud que tout le monde ici à  Moscou trouvait charmant, mais non, malgré tout, ils se contentaient de se tourner autour, ni l'un ni l'autre ne faisant de premier pas.
Les deux jeunes gens échangèrent quelques mots au sujet des examens de fin de semestre qui allaient bientôt arriver, puis le jeune homme jeta un oeil au livre que son amie était en train de lire.
"Roadside Picnic ? Tu t'intéresses à  la science-fiction ?"
"Oh, je viens juste de le commencer, mais je le trouve déjà  génial ! Tu l'as lu ?"
"Pas encore."
"Tu lis quoi en ce moment ?"
"Le Secret de Terabithia."
"C'est quoi ce truc ?"
"Un livre pour enfants... soi-disant. Parce que si j'avais des enfants, je ne pense pas que je les laisserais lire un truc aussi mauvais."
"Si t'en parles comme ça, ça doit être américain."
La plupart des citoyens soviétiques n'avaient qu'un accès restreint à  la culture étrangère, surtout si c'était américain, mais Max, qui possédait la prestigieuse carte du Parti, le document qui faisait de lui un citoyen modèle digne de confiance, s'était trouvé un petit boulot au Ministère de la Culture: de temps en temps, on lui envoyait un livre étranger à  lire, et il devait en produire un avis pour que ce livre reçoive l'approbation du ministère. Seulement voilà , Max n'aimait pas beaucoup tout ce qui était américain, et donc quand on lui confiait un livre venant des Etats Unis, la plupart du temps il se contentait de le lire et de le renvoyer au ministère avec un simple post-it portant la mention: C'est de la merde.
Il était très inhabituel pour un étudiant d'avoir autant la confiance du Parti, mais il faut savoir que Max Volkovitch, vingt-sept ans, était sensiblement plus vieux que la plupart des autres étudiant, et de ce fait avait une vie déjà  bien remplie, ayant été tour à  tour étudiant modèle, pilote dans la Soviet Air Force, et auxiliaire diplomatique. S'il le voulait, il aurait pu rester au Parti et grimper jusqu'à  arriver au Politburo, il en aurait été capable, mais son ambition était plutôt de devenir un professeur d'université reconnu et d'avoir son nom sur la couverture des revues scientifiques, il avait donc lâché son poste à  l'ambassade pour revenir à  la fac terminer ses doctorats pour lesquels il excellait. Tout en descendant joyeusement tous les aspects de la culture américaine qui lui tombaient sous la main à  ses heures perdues.
"Un passage qui m'a bien fait rire," expliqua-t-il, "c'est quand la petite fille annonce en classe qu'elle n'a pas de télévision, et tout le monde se fout d'elle. Là  on voit bien le fond de la mentalité américaine, tout ce conformisme petit-bourgeois où la télévision, la sacro-sainte télévision qu'ils respectent encore plus que leurs églises - c'est dire ! - joue un rôle central dans leur vie culturelle, et même familiale. C'est limite inquiétant, quand on y pense. Comment des gens peuvent vivre comme ça ?"
Cette conversation amusait beaucoup Nitara. Elle adorait la façon typiquement dialectique qu'il avait de décortiquer tout et n'importe quoi pour avancer son point de vue, quitte à  se lancer dans des surinterprétations capilotractées. Max était quand même le gars qui avait réussi à  sortir une théorie fumeuse de quinze pages sur le rôle dépréciatif de la femme comme objet de satisfaction sexuelle dans la fiction occidentale la première fois qu'il a regardé... Blanche-Neige et les Sept Nains. Ils continuèrent à  discuter agréablement pendant un petit moment, puis la conversation retomba d'elle-même et Max sembla soudain se renfermer, ce qui gêna la jeune fille. Qu'est-ce qui lui arrivait ? Quand il la regarda de nouveau, ses yeux semblaient briller.
"Euh, Nitara... je voulais te demander un truc..."
"Oui, quoi ?"
Son coeur battit plus vite. Non ? Il allait quand même pas...
"Je me demandais si ça te dirait que je t'invite à  dîner un soir... on pourrait aussi aller au cinéma, et..."
Elle rougit et sourit involontairement, elle n'arrivait pas à  la croire: il l'avait fait ! Depuis le temps qu'elle attendait ça ! Et puis, voir ce grand Russe rigide se mettre à  bégayer en faisant sa demande, c'était plutôt attendrissant.
"Oui," dit-elle.
"Quoi ?" il avait les yeux ronds, l'air à  moitié sonné.
"Oui, j'adorerais qu'on sorte ensemble."
Il lui rendit son sourire. Pour une fois qu'il était expressif !
"Super ! Pourquoi pas... vendredi ?"
"Oui, vendredi ce serait parfait."
"Alors je passe te prendre à ... Tara ?"
La jeune fille ne l'écoutait déjà  plus, elle était fixe et blanche, paralysée par une soudaine angoisse: de là  où elle était, elle voyait l'entrée de la bibliothèque. Quatre hommes venaient d'entrer, quatre grandes baraques au crâne rasé dans des uniformes vert olive, fusil à  l'épaule. Des gars de la milice. Qu'est-ce qu'ils foutaient là  ? En général, quand on les voyait débarquer, c'est qu'il ne valait mieux pas traîner dans le secteur. Alors pourquoi la fac ? L'un des soldats fit un signe de la main dans leur direction, et ils se rapprochèrent tous les quatre. Oh non, ils venaient vers eux, mais pourquoi ? Max leur tournait le dos, il était en train de demander à  son amie si elle se sentait bien, quand les miliciens vinrent se planter juste derrière lui.
"Maxim Volkovitch ?" demanda l'un deux sévèrement.
Le jeune homme se figea. Tara put même voir une lueur d'inquiétude passer dans son regard, mais il gardait son calme:
"C'est moi."
"Veuillez nous suivre, Camarade."
"Je peux savoir pourquoi ?"
"Nous n'avons pas d'information à  vous communiquer. Nos supérieurs souhaitent juste vous rencontrer. Ce ne sera pas long."
Ah ça c'était typique des flics ! Ils ne vous expliquaient jamais rien, des fois c'était à  se demander s'ils savaient pourquoi ils arrêtaient ceux qu'ils arrêtaient ! Tara avait déjà  entendu parler de cette histoire, comme quoi un gars aurait fait trois ans de goulag parce qu'un idiot, dans un quelconque bureau, avait mis son nom par erreur sur une liste d'opposants politiques. Max se leva lentement, toujours aussi calme malgré l'anxiété. Cédant à  une soudaine montée d'angoisse, la jeune fille se leva pour s'accrocher au bras de son ami.
"Max !"
Il la repoussa avec douceur.
"Ne t'inquiète pas," dit-il, "je vais revenir. C'est juste pour une formalité." Il jeta un oeil au grand milicien en rajoutant: "N'est-ce pas ?"
Le soldat répondit sans sourciller:
"C'est cela, Camarade."

On l'embarqua dans une voiture banalisée et on lui fit traverser Moscou, entouré par ces quatre armoires normandes de miliciens quasi muets, qui n'avaient même pas daigné répondre quand il demanda une cigarette. Okay, super agréable pour la compagnie... la voiture s'arrêta enfin devant un grand bâtiment rectangulaire d'aspect très austère et peu engageant, surtout quand on connaissait sa fonction: le Bureau central du KGB. Merde, mais qu'est-ce qui se passait ici ? Il n'avait pas vraiment peur, après tout il était étudiant en sciences politiques, membre du Parti, et il avait un petit boulot dans un ministère, il n'avait donc pas vraiment à  craindre d'être soupçonné de quoi que ce soit. Et puis, même s'il lui arrivait de ne pas approuver toutes les idées du Politburo, Max était avant tout un patriote, la simple idée de trahir son Parti lui était impensable. Alors quoi ?
Les miliciens l'escortèrent calmement à  l'intérieur du bâtiment et lui firent prendre l'escalier du sous-sol, où ils durent traverser tout un labyrinthe de petits couloirs en béton avant d'arriver devant une double porte en acier épais, sûrement de l'antiatomique, qu'ils ouvrirent devant lui pour la refermer après son entrée. La pièce où il se trouvait était une sorte de salle de réunion enfumée et sombre, meublée d'une longue table équipée d'un projecteur de films placé en face d'un écran blanc sur le mur du fond. Il y avait un garde armé de chaque côté de la porte et quatre personnes assises à  la table, qui fumaient et considéraient le nouveau venu en silence. Deux de ces personnes étaient des bureaucrates en costume sombre. Les deux autres, un homme et une femme, étaient apparemment des militaires, l'homme massif d'âge mûr portait la capote verte de l'armée, tandis que la jeune femme, qui était plutôt jolie, portait l'uniforme bleu marine du KGB. Et tous le regardaient au point que le silence devenait pesant.
"Bon, d'accord !" lâcha Max. "J'avoue, je suis coupable ! La blague sur Brejnev et les Chinois, c'était de moi ! Et en plus elle était même pas drôle !"
"Inutile d'essayer de faire de l'esprit pour vous en sortir, Maxim Volkovitch," le gros officier au manteau vert déclara d'un ton légèrement condescendant. "D'ailleurs, vous n'êtes accusé de rien."
"Alors pourquoi suis-je ici ?"
"Asseyez-vous, je vous prie."
Le jeune homme prit place à -côté de la femme du KGB qui lui tendit aussitôt un paquet de Kanals. Il la remercia et s'en grilla une avec plaisir. L'officier, qui avait un dossier posé sur la table devant lui, l'ouvrit et commença à  le lire à  haute voix:
"Maxim Volkovitch Andreà¯evsky, né le 8 mars 1950 à  Tchernobyl, Ukraine. Enfance sans histoires, plusieurs années chez les Pionniers, élève brillant, vous passez votre diplôme d'études secondaires en 1967. Intéressé par les sciences politiques et la psychologie, vous partez à  Moscou pour les études et vous passez votre première année avec brio avant d'être incorporé au service national, en 1969. C'est là  que ça devient intéressant, apparemment l'armée vous a plu et vous avez fait vos classes pendant neuf mois au service régulier avant de vous enrôler dans la Soviet Air Force. Vous y faites trois ans de service, dix-huit missions, abattu une seule fois, au-dessus de la frontière turque, en 1973. C'est après cet incident que vous avez démissionné, n'est-ce pas ?"
"Tout à  fait."
"Bien... vous ressortez néanmoins avec le grade de lieutenant subalterne, deux distinctions - la Médaille de Service à  la Patrie et l'Ordre de la Gloire - ainsi que la réputation d'être le meilleur et le plus dingue de tous les pilotes de votre escadrille, d'où votre surnom StalVolk, le Loup d'Acier. Adhérent au Parti Communiste depuis 1971. Après votre retour à  la vie civile, vous trouvez un emploi d'auxiliaire d'ambassade, et entre 1973 et 1974, participez à  quelques voyages diplomatiques à  Berlin, Paris, la Havane et Pékin. Mais finalement, la fac vous manque et vous décidez de tout lâcher pour finir vos études. Autres détails intéressants, vous avez un emploi comme chroniqueur au Ministère de la Culture, vous êtes ceinture noire de tae-kwon-do, et vous parlez plus ou moins courament sept langues. Sept langues ?"
"Le Russe, l'Allemand, l'Anglais, le Français, le Chinois, le Coréen et l'Arabe. Dans l'ordre de maîtrise."
"Je dois dire que ce CV est très impressionnant. Votre dossier mentionne également que vous êtes célibataire, c'est étrange, un jeune homme aussi brillant que vous..."
"J'ai entendu dire que c'est parce qu'il souffre d'un monstrueux complexe de supériorité," railla la jeune femme du KGB.
"En fait," répondit Max, amer, "j'avais un beau ticket avec une fille avant que vous veniez m'emmerder, Camarades."
"Calmez-vous, allons... quand nous en aurons fini avec vous, vous retournerez à  la fac avec l'Ordre de Lénine sur le revers de votre veston, les filles ne seront plus un problème pour vous."
"L'Ordre de Lénine ?" sursauta Max. C'était la plus haute distinction militaire ou civile du pays. "Mais de quoi parlez-vous, putain ?"
"Je vous ai dit de vous calmer ! Bien, je pense que nous devrions faire les présentations... je suis le Général Semion Szedvilas, du GRU. Voici le Camarade Anton Ivanovitch, porte-parole du Parti, et les Camarades Tchesko Mendeà¯evitch et Wilhelmina Engels, du KGB."
"Engels ?"
"Oui," répondit la femme, "c'est mon ancêtre."
"Ah, et bien, enchanté."
"C'est le Camarade Engels qui vous a recommandé pour le travail que nous allons vous confier."
Max n'était vraiment pas chaud pour un "travail", quel qu'il soit, mais tous ces hauts fonctionnaires réunis, toute l'affaire avait l'air très sérieuse, et le jeune homme, intrigué, souhaitait en savoir plus.
"De quoi s'agit-il au juste ?"
"Max... je peux vous appeler Max ?"
"Comme bon vous semble, Camarade Général."
"Bien, Max. Que savez-vous du MiG-105 ?"
"Le MiG-105 ? Pas grand chose. C'est un genre d'avion orbital, non ?"
"Oui, en quelque sorte. Peu de gens savent quelque chose sur ce sujet, il s'agit d'un projet top secret de la Soviet Air Force. Je vais vous expliquer..."
Le gros officier se leva et alluma le projecteur tandis qu'un des gardes alla éteindre la lumière, qui était tellement faible que ça ne changeait en fait pas grand chose. Le projecteur se mit à  ronronner et sur l'écran apparut une image en noir et blanc, assez nette, d'un petit avion gris, bas et trapu, avec un nez disgracieux en forme de sabot, un seul aileron, et deux ails si courtes qu'on se demandait comment cette "chose" pouvait voler ou même oser porter le nom d'avion. Le général expliqua:
"Voici le Mikoyan-Gurevitch MiG-105 Spiral. Longueur: 8,50 mètres; envergure totale: 6,40 mètres; poids: 4,2 tonnes. Un appareil assez peu impressionnant, n'est-ce pas ? En vérité, le Spiral n'est pas exactement un avion, il a plutôt été conçu comme un corps flottant, c'est-à -dire que l'appareil, avec son pilote, devait être combiné avec un booster pour un lancement à  l'horizontale depuis le toit d'un transport supersonique Tupolev, dont la tâche était d'amener l'ensemble le plus haut possible dans la très haute atmosphère."
"Il s'agit du principe de lancement en haute altitude, dit aussi "méthode 50/50", c'est bien ça ?"
"Exact. Une fois le lancement effectué, le booster devait propulser le Spiral pour l'aider à  terminer sa course jusqu'à  la stratosphère avant de s'en séparer, laissant l'appareil en orbite basse autour de la Terre."
"Pourquoi avoir conçu un tel appareil ?"
"Nous recherchions un avion de reconnaissance capable d'aller espionner l'activité ennemie en passant au-dessus de la plupart des radars conventionels. Un tel appareil nous aurait été utile pour de la surveillance photo, interception de communications par satellites, ce genre de chose."
"Et qu'en est-il maintenant ?"
"Les piètres performances du Spiral lui-même en termes de vitesse et la méthode de lancement jugée trop risquée et coûteuse nous ont contraint à  abandonner le projet."
"Alors pourquoi m'en parlez-vous ?"
"Ce n'est pas le Spiral qui nous intéresse en ce moment. C'est son petit frère."
"Quel petit frère ?"
"Pour comprendre toute l'histoire, il va falloir faire un saut dans le temps et revenir dans les années 20, Max..."
L'image à  l'écran changea pour montrer un groupe de soldats emmitouflés dans leurs manteaux se tenant debout dans la neige, dans une région montagneuse, tous réunis autour d'une masse noirâtre à  leurs pieds qui était assez difficile à  distinguer.
"Région de Verkoyansk, Sibérie Orientale, en plein pendant la Guerre Patriotique. C'est ici que la patrouille Rouge du Commandant Minkov découvrit, par le plus grand des hasards, un gisement bien étrange au coeur des montagnes. Cette masse noire que vous voyez... attendez un peu."
L'image changea pour montrer une partie de cette masse noire prise en gros plan sur une table de laboratoire. On la distinguait bien mieux, elle était solide et ressemblait à  un amas de diamants noirs grossièrement taillés.
"Des diamants noirs, Max, on voit pas ça tous les jours, n'est-ce pas ? Personne ne sait ce que c'est. On aurait pris ça pour une sorte de pétrole crystallisé, mais ce n'est pas du tout le cas. En vérité, ça ne ressemble à  rien de connu, on avait là  un tout nouveau minéral jamais découvert jusqu'à  ce jour. Nous l'avons donc baptisé..."
"La léninite ?"
"Oui, comment vous le savez ?"
"Le nom me paraissait s'imposer de lui-même."
"Vous avez raison. La léninite. La première chose que nous avons remarqué sur cette pierre, c'est son incroyable solidité. On pensait d'abord s'en servir pour une sorte de blindage, vous voyez, mais des recherches plus approfondies ont permis de découvrir une très intense activité radioactive au coeur du minerai, une telle chaleur qui, bien qu'inoffensive pour l'homme, a foutu les jetons à  tous les scientifiques qui s'en sont approchés. On tenait là  de quoi faire une nouvelle arme, Max. Ou alors, un supercarburant à -côté duquel il n'y a aucune différence entre l'essence et le lait. Mais, c'était les années 20, on n'avait pas encore les connaissances suffisantes pour l'exploiter. On avait juste l'impression d'avoir trouvé l'ultime réponse à  un problème qui n'existait pas encore. Cette pierre était juste trop puissante, elle nous faisait peur, on l'a donc enfermée dans nos labos et on l'a oubliée."
L'image changea et montra maintenant un bombe atomique, d'un très ancien modèle. Le militaire reprit:
"Tout changea quand la Russie mit finalement au point son programme d'arme nucléaire et parvint à  fabriquer ses propres bombes atomiques. A partir de ce moment-là , nos chercheurs devinrent moins timides et se sentirent prêts à  reprendre l'étude de la léninite..."
"C'est bien beau tout ça, mais..."
"J'y viens, Max. Les recherches s'avérèrent concluantes au moment de la création du projet Spiral. C'est à  ce moment-là  que des chercheurs ont suggéré que l'on pouvait inclure la léninite dans notre programme spatial. Pour être honnête, Max, le projet Spiral conventionel a été abandonné justement à  cause des résultats tout à  fait hallucinants d'un second projet, mené en parallèle avec le Spiral, qui était basé sur la léninite."
"Vous en avez fait un supercarburant, c'est bien ça ?"
"Oui, et aussi un blindage... et même une arme."
"Une arme ? Quel genre ?"
Le Général soupira et dit d'un ton solennel:
"Max, ce que je vais vous révéler maintenant, moins de dix personnes en URSS, et aussi dans le monde, le savent. Voici, ce que nous avons conçu, grâce à  la léninite..."
L'avion qui apparut sur l'écran n'était pas si impressionnant que ça de premier abord. C'était un appareil blanc argenté, très beau, ça il fallait le dire, quasiment immaculé à  l'exception du nom inscrit en cyrillique sur le flanc et la faucille et le marteau accompagnés du sigle CCCP sur un aileron. Il était bien plus grand que le Spiral et aussi un peu plus grand que les chasseurs conventionels que Max avait eu l'habitude de piloter. Il se présentait comme un biréacteur à  double aileron arrière, similaire à  un MiG-25, sauf que les ailerons n'étaient pas régulièrement triangulaires mais plus courbes, comme des ailerons de requin démesurés. Quant à  l'avant, c'était une voilure large et épaisse en delta, avec un cockpit éfilé se terminant en pointe, similaire à  un Concorde français ou un Tupolev soviétique, en plus petit. Un avion très beau, très gracieux, sans aucun doute... mais peu intimidant. Le général laissa à  Max le temps de considérer l'appareil et, sentant qu'il n'avait pas l'air convaincu, poursuivit sa présentation avec le même ton solennel:
"Je vous présente notre intercepteur stratégique furtif à  portée thermosphérique. Oui, vous avez bien entendu, Max, thermosphérique: cet avion a une altitude maximale de 160 kilomètres, bien au-delà  de l'atmosphère terrestre. Longueur: 26 mètres; envergure totale: 17 mètres; poids: 43 tonnes; propulsion: biréacteur Soloviev à  postcombustion, utilisant un mélange de carburant conventionel et de léninite qui lui donne une autonomie de 12 heures; vitesse à  altitude moyenne: Mach 8; vitesse maximale dans l'espace: Mach 16, autrement dit, la poussée des réacteurs est largement suffisante pour propulser l'appareil dans l'espace sans l'assistance d'un booster. Ailes à  géométrie variable pour aider à  la prise de vitesse en sortant de l'atmosphère. Plus un blindage en alliage offrant une résistance à  toute épreuve à  la poussée, à  la température et au vide spatial, la capacité de rejoindre et de se mettre en orbite au-dessus de n'importe quel point de la planète en quelques heures, et son armement, Max, vous pouvez oublier les livres de science-fiction: le Mikoyan-Gurevitch MiG-107 Uragan, aussi surnommé par nos chercheurs le "Kremlin Kiss", est le premier chasseur stellaire totalement opérationnel de l'Histoire." 
Max, qui venait de tirer une bouffée de sa cigarette, ne recracha même pas la fumée. Le fana d'aviation qu'il était n'arrivait pas à  y croire. Un chasseur stellaire ! C'était tout simplement délirant ! Il se leva et se rapprocha de l'écran, hypnotisé, et marmonna un juron en Russe.
"Incroyable, n'est-ce pas ?" commenta le Général.
"Et... vous l'avez testé ? Il marche vraiment ?"
"A la perfection."
"Nom de... Mach 16 !"
"Seulement dans l'espace."
"Oui, bien sûr, mais quand même ! Il est à  manoeuvre horizontale ?"
"A la base, oui, il se pilote comme un avion. Et il est agile. Mais c'est aussi un VTOL, nous l'avons équipé de trois roquettes JATO disposées en triangle, une sous chaque aile et une sous la carlingue, pour permettre des manoeuvres d'atterissage et de décollage verticales."
"Et pour l'armement ?"
"Quatre missiles air-air AA-6 Acrid à  guidage radar en soute, avec système de propulsion recalibré pour permettre un tir dans l'espace, ce qui leur donne une portée largement supérieur à  un Acrid de base."
"C'est tout ?"
"Nous voulions aussi l'équiper d'un canon à  répétition, mais nous n'avons pas encore réussi à  en fabriquer un qui fonctionne dans l'espace. Mais il possède aussi un radar spécial conçu pour détecter tout objet métallique dans l'espace, comme les satellites. Portée: 70 km. Le blindage est conçu pour diminuer significativement la signature radar de l'engin, le rendant presque invisible quand il est en orbite stationnaire. Il est également équipé d'un brouillage anti-missiles qui perturbe le signal des têtes chercheuses ennemies."
"Un bien bel engin... mais qu'est-ce que cette arme a à  voir avec moi ?"
Il y eut un court silence pendant lequel les officiels échangèrent des regards gênés, puis le général lâcha tout de go:
"A trois heures ce matin, un groupe non identifié a volé le prototype d'Uragan dans son hangar à  la base aéronavale de Kaliningrad, nous pensons qu'ils ont tenté de le faire passer à  l'Ouest. Votre mission est de le retrouver et de le ramener en URSS. Des questions ?"
"Oui, une seule: vous avez perdu les pédales ?"
"Je crois déceler une note de consternation inquiète dans votre question. Vous refusez la mission ?"
"Camarade Général, sauf votre respect, vous avez commis une énorme boulette en me la proposant. Je suis de l'Air Force, et en plus j'ai démissionné. Je n'ai absolument aucune expérience de terrain dans le domaine du contre-espionnage. Vous m'envoyez à  l'Ouest, j'ai une chance sur une de me planter."
"C'est moi qui vous ai proposé pour cette mission," intervint l'Allemande. "Je sais que c'est un choix risqué du fait de votre inexpérience, mais vous avez suivi un entraînement militaire de base, vous savez vous battre au corps à  corps et vous servir d'une arme à  feu. De plus, vous parlez plusieurs langues et vous avez un physique passe-partout, vous vous fondrez dans la masse en Europe, il vous sera facile de trouver des informateurs et de faire votre enquête."
"Pourquoi ne pas envoyer un de vos agents du KGB ?"
"Mon principal critère de sélection était l'aptitude au pilotage."
"Au pilotage ?"
"Tout à  fait. Vous comprenez, nous préfèrerions que vous ne touchiez pas à  l'Uragan, votre mission serait plutôt de réunir des informations sur son emplacement précis et de nous les communiquer, pour que nous envoyions une équipe spécialisée sur place. Toutefois, si les choses tournent mal et si vous vous retrouvez seul avec l'avion, il nous fallait quelqu'un qui puisse le ramener lui-même à  la maison."
"Oh, une minute, là  ! Moi, j'ai fait mes classes sur un MiG-15 et sur des hélicos Kamov. Mes missions, je les faisais sur un MiG-21. Et c'est à  moi que vous demandez de piloter votre pétoire intersidérale ? Mais enfin c'est aussi ridicule que de demander à  un forgeron de faire des réglages sur un ICBM ! C'est impossible !"
"Mais si vous devez le piloter, vous n'aurez aucune raison d'aller dans l'espace. A altitude normale, l'avion est conçu pour être piloté comme un MiG-25, en plus rapide. Et le 25 est assez proche du modèle 21. Croyez-le bien, nous n'avons pas choisi n'importe qui. Le Loup d'Acier, Max, le type qui jouait à  faire des loopings et des vrilles en rase-motte dans les montagnes Oural. Nous savons ça, Max. Vos instructeurs disaient que vous avez la science innée pour le pilotage. Dix-huit missions, pas une seule erreur."
"Si, une."
"En effet, une seul erreur, vous vous êtes écrasé à  la frontière turque... mais c'était juste après avoir abattu un chasseur américain avec votre Makarov. Combien de personnes savent faire ça, Max ? Moi je n'en connais qu'une. Vous."
Le jeune homme soupira. Il arrivait à  cours d'arguments.
"Je suppose que je ne peux pas refuser, de toutes façons ?"
"Et bien ça dépend," dit le général, "vous le voulez vraiment, votre doctorat ?"
D'accord, j'ai compris."
"Donc vous acceptez ?"
"Oui, j'accepte."
La tension dans la salle retomba soudainement, et les fonctionnaires lâchèrent un soupir d'aise alors que le militaire vint donner l'accolade à  l'étudiant.
"Je suis ravi que vous compreniez ! Bien, vous partez pour Berlin-Est dans trois jours. Bien sûr, vu l'urgence de la situation, on voulait vous faire partir immédiatement, mais il faut d'abord s'assurer que vous n'êtes pas trop rouillé niveau pilotage. Je veux vous voir au Kazakhstan dès cet après-midi, vous vous entraînerez au MiG-25 et vous recevrez vos dernières instructions. Bien sûr, inutile de vous dire qu'il n'est pas question que vous alliez dire au revoir à  votre copine, personne ne doit rien savoir à  propos de cette opération. Bonne chance, Max !"
Avant que Max ait le temps de répondre, la jeune femme l'avait déjà  pris par le bras en offrant de le raccompagner et ils se retrouvèrent tous les deux seuls dans le labyrinthe de couloirs.
"Putain," pesta-t-il, "quel trou de cul, ce général !"
"Ne soyez pas si dur," répondit l'Allemande. "Comprenez-le, le Général Szedvilas est le chef du projet Uragan. C'est un peu comme si on venait de kidnapper son bébé."
"Oui, je comprends... bon, ben j'ai plus qu'à  choper le prochain train pour Astana..."
"Ce n'est pas si urgent, Max, donnez-vous quelques heures pour décompresser. Venez, je vous invite à  déjeuner. Au fait, je n'ai jamais été très à  cheval sur les formalités, tu peux m'appeler Mina."
"Comme tu veux, Mina..."
"Je peux te poser une question ? Juste par curiosité..."
"Oui ?"
"En Turquie... comment t'as fait pour descendre cet avion américain avec ton pistolet ?"
"Oh ! Ben c'est simple, j'ai tiré dans son tableau de bord."
Elle s'arrêta d'un coup et lui lança un sourire incrédule.
"Arrête de te foutre de moi."
"Mais c'est pas des blagues, j'ai tiré dans le tableau de bord."
"Et comment tu t'y es pris pour réaliser cet exploit ?"
"Ah ça, par contre, c'est une longue histoire..."



Voici l'article qui a inspiré cette histoire:
http://en.wikipedia.org/wiki/Mikoyan-Gurevich_MiG-105

:D
J'ai pas eut le temps de lire le premier chapitre, je le ferait plus tard.

Pour ce qui est du prologue, je l'ai adoré, c'est bien écrit (mais ça on le savait déjà  vu tes précédentes histoires), j'aime beaucoup l'histoire (c(est très palpitant).
Par contre je suis un peu perdue (et un peu pas très douée en géographie), pourrais tu nous rappeller où ce situe le rideau de fer exactement, s'il te plait

Merci d'avance et félicitation.
Merci beaucoup ! Ah oui, alors le Rideau de Fer est la ligne de démarcation imaginaire entre l'Europe et l'URSS (enfin pas vraiment imaginaire, y'avait des frontières et tout ça), elle coupait l'Allemagne en deux en passant au milieu de Berlin, d'où le mur qui séparait Berlin-Ouest et Berlin-Est.

:D
OK merci (je sais pas pourquoi j'étais entre l'armée rouge et l'armée blanche te je voyais pas ou ils avaient construits un mur...^^)
Hé hé, ça fait un p'tit moment que j'ai pas continué mon histoire, je vois. Ah, mais il y a eu les vacances, et puis la reprise des cours un peu difficile, j'avais pas vraiment le temps ni l'énergie pour écrire ces derniers temps, mais ça revient ! Chapitre difficile, aussi. Il parle énormément d'avions, l'idée étant d'essayer de comprendre ce qui pouvait bien se passer dans la tête d'un pilote de chasse. Assez descriptif, donc, j'espère pas trop quand même.  :masque:
Bonne lecture.



Chapitre 2: Le Loup d'Acier




Terrain d'entraînement de la Soviet Air Force, désert Kazakh. 11 mai 1977, 08:30.

Le visage de Plexiglas le fixait, totalement inexpressif. En fait, il n'avait pas d'yeux, tout ce que Max pouvait voir n'était que son propre reflet, et plus il regardait son casque, plus ça le déprimait. Il devait mettre ce casque, il fallait bien commencer la séance, après tout. Il allait le mettre. Mais avant, il ne résista pas à  la tentation de le tenir bien droit devant lui, et de s'en servir pour s'administrer un grand coup de boule dépité.
"Putain !" pesta-t-il à  haute voix. "Mais qu'est-ce que je fous là  ?"
Il devait être à  la fac, à  cette heure-ci. Normalement, il devait suivre un cours de civilisation qui allait durer une bonne partie de la matinée, avant de retrouver Nitara pour le déjeuner, et ensuite il allait suivre son cours de pédopsychiatrie - son option dans son cursus de psychologie - et il y aurait une pause et... non, pas la peine d'y penser, ça le déprimait encore plus. Car au lieu d'être bien peinard à  Moscou, le voilà  dans le cockpit d'un coucou, dans sa combinaison de vol d'un rouge criard, prêt à  faire le con au beau milieu de nulle part ! Le jeune homme leva la tête et jeta un oeil morne alentours: il n'y avait rien, absolument rien ici. La base, c'est-à -dire quelques hangars et pistes de décollage bétonnées, et tout autour, le désert. C'était même pas un désert intéressant, comme le Sahara, avec le charme des dunes se déplaçant avec le vent et tout ça. Non, ce désert-là  n'était qu'une vaste étendue de terre brune effritée, entrecoupée çà  et là  de falaises et de canyons escarpés, ou alors de large bandes de béton déchiqueté qui demandaient un effort d'imagination pour être reconnues comme étant des autoroutes peu entretenues. Le Kazakhstan, pensa Max... le vide-ordure de la planète, aride et chiant. Trois quatre villes, le reste n'étant que des fermes isolées, nomades en chameaux, ou tout simplement de pauvres couillons qui s'étaient crus assez forts pour emprunter ces routes de campagne qui n'avaient de route que le nom, et qui s'étaient plantés lamentablement. Dans le coin où il se trouvait, la base de la SAF représentait le seul signe de vie civilisée à  quelques quatre cent kilomètres à  la ronde. Les pauvres types qui y bossaient toute l'année devaient se sentir drôlement seuls. En plus il faisait chaud !
Max était arrivé à  Astana - enfin, le nom officiel était Tselinograd, mais peu importe - la veille en fin d'après-midi, par le train, où un hélico était venu le chercher pour l'amener jusqu'ici, quatre heures de trajet, de nuit, en plein désert. Il était arrivé crevé, et avait juste eu le temps de faire connaissance avec quelques pilotes et d'avaler un dîner rapide avant d'aller se coucher. Personne ne connaissait la vraie raison de sa visite, bien sûr, officiellement il était une huile de Moscou venu faire un rapport de service sur le MiG-25. Ce qui fait qu'il avait droit à  toute la froideur, la politesse méfiante que les militaires endurcis de la base réservaient aux petits bureaucrates planqués. Ce matin, il avait eu droit à  un solide petit-déjeuner arrosé de lait de chamelle, et maintenant, ça commençait à  tourner et ça le mettait partiellement de mauvais poil. Le lait de chamelle, il n'y avait pas trente-six solutions pour le supporter: il fallait soit être né Kazakh, soit avoir des couilles d'acier. Manque de bol pour Max, il était Ukrainien, et à  en juger par les yoyos dans son estomac, il se mettait à  douter de la solidité de son appareil reproducteur. Mais ce qui lui mettait le plus le bourdon dans toute cette affaire, ce n'était pas vraiment le lait de chamelle ni le fait qu'il était loin de Moscou et de sa copine: c'était surtout qu'il n'avait absolument aucune envie de voler.
Le MiG-25 était une bien belle machine, ça il fallait le reconnaître. Vingt mètres de long, quinze mètres d'envergure, il était équipé de deux réacteurs et de deux ailerons arrière, un nez se terminant en pointe fine et harmonieuse, flanqué de deux tuyères d'aération de chaque côté, une carrosserie en inox peinte à  motifs camouflage... cette chose ressemblait à  un vrai avion ! Rien à  voir avec le modèle 21 que Max avait l'habitude de piloter, qui avec son monoréacteur, son unique aileron, ses ailes courtes, son corps rondouillard et son antenne radar disgracieuse sur le nez, avait autant d'allure qu'un suppositoire à  propulsion. Le 25 avait plutôt l'allure élégante et dangereuse d'un oiseau de proie, un aigle en acier, couleur camouflage. Mais malgré le plaisir évident qu'il ressentait à  la perspective de pouvoir tripoter ce petit bijou technologique, le pilote considéra le tableau de bord avec crainte. Il était familier avec la plupart des commandes, et il saurait se repérer assez facilement, mais c'était tout de même un appareil complètement différent de ce dont il avait l'habitude. La réponse des commandes n'était pas la même, l'électronique, le guidage, n'étaient pas les mêmes, la vitesse n'était pas la même: le 21 peinait à  dépasser le Mach 2, alors que le 25 était supposé grimper à  Mach 3. Et à  cette vitesse, il fallait être rapide sur les commandes, une erreur et on est parti rouler une pelle à  la falaise la plus proche. C'est ce qui lui était arrivé la dernière fois, et c'était un miracle qu'il en soit sorti indemne. Il n'avait jamais retouché à  un avion depuis ce fameux accident en Turquie, et ça lui faisait peur de voler.
Il enfila son casque, un casque blanc orné d'une étoile rouge, avec une visière sombre qui lui masquait la totalité du visage. Il le fixa et brancha l'arrivée d'oxygène. Contrairement aux casques occidentaux, qui étaient ouverts sur le devant pour permettre le passage du masque à  oxygène, les casques soviétiques étaient des intégraux, comme des casques de moto, recouvrant la totalité de la tête et incorporant directement le système d'air, dont le tuyau sortait par le côté. L'avantage principal de ce design, c'est que ces casques étaient beaucoup plus robustes. L'inconvénient, c'est que si le système d'aération se bloque, la visière peut se recouvrir de buée. Mais bon, quand l'arrivée d'air se coupe à  vingt mille mètres d'altitude, la buée est sûrement le dernier des soucis du pilote. Mais surtout, ce que Max adorait sur ces casques, c'était tout simplement qu'ils en jetaient. Ces casques faisaient ressembler les pilotes à  des envahisseurs extra-terrestres de films de science-fiction holywoodiens, et c'était très bon pour la guerre psychologique.
"Lieutenant Volkovitch ?" appela la radio. "Vous m'entendez, Camarade Lieutenant ?"
"Je suis pas trop d'humeur à  Camarade aujourd'hui, alors appelle-moi seulement Max, okay ?"
"Pas de problème, chef. Moi c'est Nichola௠Denikoff, sergent-instructeur, mais vous pouvez m'appeler Nick."
"Nick ? Très américain, tu ne trouves pas ?"
"Ouais, je sais, mais je trouve que ça a de la gueule."
"Fais quand même gaffe, on pourrait te prendre pour..."
"Un traître ?" il éclata d'un gros rire. "Et ben ça me ferait mal, dans la famille on est militaires de père en fils, et membres du Parti depuis la Révolution ! Okay, Max, alors vous voulez voir ce que ce magnifique joujou a dans le ventre ?"
"Magnifique, ça ce sera à  moi d'en juger."
Un autre gros rire. Ce sergent était décidément d'une jovialité peu conventionnelle. "Je sais, Max, vous, vous êtes de la vieille école. 'Avions de pilotes' et tout ça, mais vous verrez, la direction assistée, une fois qu'on y a goûté, on peut plus s'en passer."
"Mouais, toute cette électronique c'est un peu dommage, quand même, ça enlève du mérite au pilotage."
"Bof, je crois que quand vous aurez vu les performances, vous aurez oublié cette histoire d'électronique. Je vous garantis que c't'engin, là , ça a rien avoir avec l'autre zinc de MiG-21 !"
Max sourit à  cette pique, se disant qu'il n'allait pas s'ennuyer pendant l'entraînement avec cette espèce de trublion. Il décida d'entrer dans son jeu:
"Bon, alors, on l'essaye cette merveille, ou on reste là  à  se tailler des pipes ?"
Comme il s'y attendait, Nick lâcha un troisième gros rire avant de répondre:
"Okay, chef, faites chauffer les turbines ! Je suis sur la piste sud, à  dix bornes de votre position, à  onze heures. On se rejoint là -bas, on se passe un coup de fil et on déjeune !"
"C'est ça, alors écarte les fesses, chérie, j'arrive !"
Un dernier rire de la part du sergent mit fin à  la communication, et c'est avec une joie nouvelle que Max mit les moteurs en route et laissa le cockpit se refermer au-dessus de sa tête. Il ne s'était jamais rendu à  quel point tout ça lui manquait, ces roulements de mécaniques, ces blagues paillardes et ces sous-entendus graveleux entre militaires grands garçons. A la fac, son entourage ne se composait que de professeurs aigris, de filles coincées, et de jeunes coqs d'à -peine dix-huit-ans, snobinards, suffisants, raides comme des portes de placard. A la fac, on ne pouvait plus retrouver le climat si particulier de la caserne, où derrière une façade d'ordre et de discipline régnait le semblant de chaos d'une franche camaraderie, macho et immature.
Alors que les turbines sifflaient à  ses oreilles et que le MiG remontait rapidement la piste, Max commença à  retrouver la verve de ses dix-neuf ans, quand il venait de s'engager, et quand ses copains de chambre lui avaient passé la bite au cirage, rituel de bienvenue barbare et donc masculin. Ou quand lui-même avait monté une véritable opération commando pour remplacer le dentifrice du sergent-instructeur par de la pommade contre les infections rectales. Alors ça, c'était vraiment quelque chose, il se souvenait qu'il s'en marrait encore en récurant les chiottes, le soir. C'était toujours très bas, des blagues de Pionniers, de gamins de vingt ans. C'était la bonne époque où on se foutait de tout, on savait juste qu'on était là  pour combattre l'agresseur capitaliste et le reste n'avait aucune importance. Et il était de retour. Sauf que là , c'était plus vraiment pareil. Plus question de se foutre de tout. A l'époque, on ne lui avait jamais dit qu'un jour il aurait à  passer à  l'Ouest pour ramener un prototype top secret de spacefighter. Mais avant tout, il devait voler. C'était pas si dur. Il l'avait déjà  fait, après tout, et il était même très bon. Le Loup d'Acier, Max, tu te souviens ? Le Loup d'Acier ! Le meilleur !
Oui !
Il y eut une très légère secousse, puis l'estomac du pilote se contracta, il sentit son sang partir en arrière, provoquant des picotements dans ses membres, dans ses tripes. La même sensation que s'il tombait de très haut. Il se sentait tiré en arrière. Mais ça ne dura pas. Il s'y habitua et, au bout de quelques secondes, la sensation avait disparu. C'est alors qu'il constata que la piste de décollage et le désert, tout le sol, avait également disparu, sa ligne d'horizon se limitait maintenant aux collines et aux falaises les plus hautes, loin devant lui. Il n'y avait plus de sol sous l'appareil. Quand Max en prit conscience, une autre sensation, comme un grésillement électrique, remonta le long de sa colonne vertébrale, une euphorie, une excitation longtemps oubliée qui revenait à  lui avec force: le MiG avait décollé. Il était en l'air. Il volait.
Il volait ! Mais comment avait-il pu oublier ? Cette béatiude, cette sensation de liberté absolue, et cette vitesse, nom de Dieu cette vitesse ! Rapide comme le vent ! Intouchable, au-dessus de tout ! Il porta rapidement la main à  la poche de poitrine de sa combinaison, et les dernières sueurs froides qu'il pouvait éprouver se dissipèrent au contact du petit rectangle dur d'une cassette audio à  l'intérieur. Aussi étrange que cela puisse paraître, cette cassette était son porte-bonheur, et il lui en fallait bien un. Il n'allait pas laisser ses vieilles angoisses revenir et lui gâcher son plaisir. Non, pas maintenant. Ses réflexes de pilote commençaient à  revenir et à  prendre le pas sur son excitation, et il se mit à  examiner les cadrans du tableau de bord avec un calme retrouvé. Altitude: 1.200 mètres, très bien; vitesse: 650 kilomètres à  l'heure, un peu lent, mais il était encore en accélération; tous les systèmes étaient fonctionnels; pression atmosphérique normale, temps clair et dégagé, très bonne visibilité, un ciel qui invitait au vol. Max s'enfonça un peu plus dans son siège. Relax ! Tout allait comme sur des roulettes ! Il dirigea son avion en direction de la piste sud et eut ainsi le loisir de profiter de la direction souple guidée par électronique. Nick avait raison, c'était un tout autre avion qu'il pilotait là , rien à  voir avec l'ancien modèle où les manoeuvres se jouaient à  la force du poignet. Nick... tiens, à  propos, où était-il ? Il survolait à  présent l'étendue montagneuse qu'il avait vue en décollant, son camarade de vol ne devait plus être très loin maintenant, mais...
Sa radio poussa un cri, un hurlement à  glacer le sang:
"Planquez-vous les gonzesses, j'arrive ! Yaaaaaaaaaaaaaaaaaahh !"
C'était un hurlement de cow-boy, de cinglé, et juste à  ce moment-là , une forme sombre, un autre rapace couleur camouflage passa au-dessus de sa tête tel un éclair, dans un roulement de tonnerre qui fit trembler l'habitacle de l'appareil ainsi que son pilote tel le coup de marteau d'un dieu Viking. Max crut que son coeur allait littéralement exploser, et il lui fallut plusieurs secondes, plusieurs infinies, angoissantes secondes, pour reprendre le contrôle de ses mains et des commandes.
"Chef, je sais pas si vous êtes au courant," railla Nick dans la radio, "mais c'est un MiG que vous conduisez, pas un motoculteur ! Donnez un peu de jus !"
"J'arrive, Nick, j'arrive, laissez-moi juste le temps de m'y remettre."
"Désolé, chef. Au fait, j'avais presque oublié, mais je tenais à  vous dire que c'est un honneur de voler avec StalVolk. Vous êtes une légende, Max, sincèrement."
"Merci, jeune gars, merci. Désolé, je crois pas que je vais pouvoir te faire le coup de la vrille."
"Dites pas ça, chef, l'avion c'est comme le vélo, ça s'oublie pas ! On va y aller progressif, suivez le guide."
Sur ces mots, le second MiG réapparut devant Max, mais il était déjà  loin et partait tellement vite qu'il ne fut bientôt plus qu'un point dans le ciel. Et bien dans ce cas, à  l'attaque ! Tout en dirigeant son avion vers son camarade, le pilote mit la main à  la poignée des gaz et la poussa à  fond. Cela mit quelques secondes à  agir: l'appareil avançait toujours à  vitesse constante, quand tout à  coup le bourdonnement discret des moteurs prit de l'amplitude, se fit plus fort, plus menaçant, se changeant en un vrombissement qui résonnait aux oreilles de Max, lequel aurait trouvé le bruit difficilement supportable sans son casque. Puis, comme au décollage, il se sentit encore une fois tiré en arrière, collé à  son siège, et le paysage se mit à  défiler sous l'appareil de plus en plus vite ! Il dépassa rapidement les 800 kilomètres à  l'heure et atteignit Mach 1. Droit devant lui, le point noir à  l'horizon commença à  grossir et à  prendre de plus en plus la forme (encore grossière) du MiG de Nick. Mach 2. Ses mains transpiraient abondamment sous les gants isolants alors qu'il s'agrippait au manche avec la force d'une angoisse mal contenue qu'il ne pouvait pas ignorer, et c'était pas faute d'essayer. A cette vitesse, une seule erreur, et on est parti rouler une pelle à  la falaise. Seulement, voilà , à  cette vitesse, il n'y avait déjà  plus de falaises: elles avaient disparu de son champ de vision. Les falaises, les montagnes, les canyons, les quelques vallées arides de la région désertique qu'il survolait, tout au niveau du sol était maintenant réduit à  un filet complexe d'étoiles filantes brunes, jaunes, parfois vertes, lancées dans une course infernale, à  une vitesse inhumaine, toutes venant dans sa direction pour passer sous son avion et disparaître Dieu sait où avant même qu'il n'eût le temps d'apercevoir chacune d'entre elles. Mais ces millions d'étoiles filantes n'existaient pas. En vérité, le paysage, là  en bas, était parfaitement statique, c'était lui, l'étoile filante, il en était parfaitement conscient, et ça lui foutait les jetons. Mach 2,8. C'était une vitesse qu'il n'avait jamais atteint auparavant. Nick était maintenant si près que Max pouvait distinguer la lueur bleuâtre des gaz de ses réacteurs. Deux kilomètres de distance, tout au plus. Ce qui à  leur vitesse représentait une distance ridiculement faible. Max sentait qu'il avait les choses en main et qu'il se débrouillait plutôt pas mal, il commençait à  reprendre du poil de la bête, et il ne résista pas à  la tentation de narguer l'instructeur à  la radio:
"Salut chérie, je t'ai manqué ?"
"Oh, chef, c'est vous ? Je vous ai pas vu arriver."
"C'est ton radar qui déconne, soldat, ou t'étais trop occupé à  t'astiquer le manche ? Je suis à  portée, là , en situation de combat, j'aurais déjà  envoyé ton con sur orbite."
"Ouais, je sais, chef..."
"A ce propos, je crois avoir été clair quand je t'ai dit de m'appeler Max. Encore un chef, et je t'envoie un suppo normalisé SAF dans le seul endroit où le soleil ne brillera jamais, compris ? Au fait, c'est quoi l'armement là -dessus ?"
"Quatre missiles, chef. Je veux dire, Max ! Quatre missiles, Max. Des Acrid."
"Pas de mitrailleuse ?"
"Non, il y en avait une sur les vieux modèles, mais on l'a virée pour gagner de la vitesse et du plafond. Oh, d'ailleurs, faut qu'on s'envoie en l'air."
"Du calme, ma poule, ça fait à  peine un quart d'heure qu'on se connaît."
Encore un gros rire. Décidément, c'était vraiment trop facile avec lui. "Okay, Max. J'ouvre la route, suivez-moi."
Sur ces mots, l'appareil de l'instructeur leva le nez, piqua vers le ciel, et commença une ascension vertigineuse. Max eut un moment d'hésitation, agrippé au manche, mais il se décida à  le tirer vers lui, faisant lever son propre avion selon un angle diagonal pour monter à  sa suite. Le sol disparut bien vite totalement de son champ de vision pour ne laisser que le ciel clair de la matinée, un grand espace bleu omniprésent dominé par la blancheur fantômatique de la masse nuageuse, encore loin devant lui, bien qu'il fût déjà  très haut. Il jeta un oeil à  l'altimètre: six kilomètres, bientôt sept, et il grimpait à  une vitesse infernale, à  peine eût-il le temps de consulter son altitude que déjà , les nuages les plus bas étendaient leur spectre menaçant vers lui. Il se crispa, bien qu'il savait que cette réaction était totalement idiote. Il ne pouvait pas s'en empêcher. L'instructeur s'engouffra dans le nuage avec jubilation et disparut. Jeune, pensa Max. Jeune et insouciant. Il se surprit à  envier ce gars-là . Puis il entra à  son tour dans le nuage.
Angoisse. Vide sidéral et sidérant. Un nuage, se dit-il dans une des rares étincelles poétiques qui luisaient dans son esprit austère de scientifique, c'était comme la porte d'une autre dimension, d'un univers inconnu qui échappe à  toutes les lois, lois des hommes comme de la nature. D'abord, on se ballade dans son petit bolide et on se sent en sécurité, parce qu'on sait où on est, on sait qu'il y a le ciel au-dessus et la terre ferme en-dessous, et on s'accroche à  ça parce que c'est la seule certitude qu'on peut avoir quand on pilote un avion de chasse. Le ciel et la terre sont les deux uniques constantes dans la perception d'un pilote. Tout le reste doit être considéré comme un imprévu à  anticiper, parce que c'est par l'anticipation qu'on sait si tel ou tel imprévu peut tourner en votre faveur ou au contraire vous gâcher votre carrière. Comme en Turquie. C'était bien parti, pourtant, très bien parti. Mais il n'avait pas vu la colline. Une fois qu'on entre dans un nuage, par contre, c'est fini. Le ciel, la terre, les deux seules vérités auxquelles on s'accrochait, et bien paf ! Elles volent en éclat comme par magie, et tout à  coup, il ne reste que l'imprévu, perdu que l'on est dans cet univers laiteux qui enserre l'acier de toutes parts, et qui oppresse la chair. C'est comme nager dans de la pisse de fantôme, de l'ectoplasme, tout est blanc et opaque, mais rien n'est réel, on se prendrait même à  douter de sa propre existence et à  se demander si on n'est pas tout simplement mort et errant dans les limbes.
L'avion se mit à  trembler, bien qu'il n'y ait aucune turbulence, et Max réalisa que c'était lui qui avait la tremblote. Il ferma les yeux, secoua la tête, les rouvrit, se donna un grand coup sur le casque. Fallait qu'il se resaisisse. S'il s'abandonnait dans ses pensées morbides, il allait se planter, ça ne ferait aucun doute. Il ne connaissait que trop bien les dangers des nuages. Il en avait vus, des jeunes pilotes inexpérimentés, qui commettaient la bravarde de s'aventurer dedans, puis, réalisant subitement qu'ils étaient seuls et sans repères, ils paniquaient. C'était idiot mais ils paniquaient, ils se débattaient dans le nuage pour finir par perdre leur sens de l'orientation, et quand ils ressortaient enfin, ils étaient à  l'envers, sans équilibre, et piquaient droit vers le premier obstacle qui se présentait. Non, il n'allait pas finir comme eux. Il avait de l'expérience, lui. StalVolk ! Il cessa de trembler et continua, tout droit. A son grand soulagement, il ne mit pas longtemps à  sortir enfin pour retrouver le beau ciel bleu. Il avait passé la première couche de nuages ! Mais c'était loin d'être terminé. Devant lui se trouvait maintenant un chemin fantôme, deux bandes blanches immatérielles tracées à -même le ciel, parfaitement droites, telles des bandes d'autoroute, menant droit vers la seconde couche de nuages, plus haut. Bien sûr, il n'y avait aucune route dans le ciel, ce qu'il voyait n'était autre que des gazs résiduels laissés par les réacteurs de Nick. N'empêche, la vue était suffisamment prenante pour qu'il lui prenne l'envie subite de s'exclamer:
"Autoroute Poussière-d'Etoile, pas de péage !"
Et il s'engouffra dans le nouveau nuage, pour en ressortir rapidement et passer au suivant, jeu de saute-moutons démoniaque auquel il commençait à  prendre goût. La peur était toujours là , mais l'angoisse paralysante était passée, laissant place à  un frisson euphorique qui le fit sourire. Quand on commençait à  aimer la peur, c'était signe qu'on était soit cinglé, soit tout indiqué pour faire carrière dans la SAF. Il opta pour la deuxième mention. C'était ce frisson, cette sensation de liberté totale, cette idée de braver la nature elle-même, c'est ça qui faisait du pilotage un art aussi magnifique. Cela faisait déjà  plus de cinq minutes qu'il montait, quand Nick l'appela à  la radio:
"Fin du jeu, Max, on a atteint le plafond !"
Le plafond, la hauteur maximale. L'une des trois limites absolues qu'il ne fallait pas dépasser, avec la réserve de carburant et la vitesse maximale. Max réduisit un peu sa vitesse, activa les spoilers puis, calmement, rabaissa le nez pour ramener son appareil en position horizontale. La vitesse était constante, l'altitude aussi. Tout se passait bien. La route brumeuse existait encore, dessinant un nouveau segment éphémère à  chaque tour des réacteurs du MiG de l'instructeur, à  quelques kilomètres devant lui. Il n'y avait plus un seul nuage au-dessus de sa tête, plus rien à  part le ciel uniformément bleu, dans lequel, si on regardait bien, on pouvait distinguer une légère teinte sombre inquiétante, un rappel que même le ciel avait ses limites et qu'il y avait toujours un endroit où personne, jusqu'à  maintenant, n'était supposé aller. Les deux pilotes allaient en direction du soleil qui, depuis la ligne d'horizon, dardait ses rayons dorés sur la mer de nuages, en-dessous d'eux, un océan plat et infini de tranquilité spectrale. A voir ça, ils avaient véritablement l'impression de voler en rase-motte au-dessus de la mer, une mer blanche et volatile, certes, mais une mer quand-même, alors qu'en réalité, ils étaient à  vingt kilomètres au-dessus des immeubles en béton armé de la base ! Il était clair qu'ils avaient quitté la Terre telle qu'ils la connaissaient, et n'étaient désormais plus que deux hommes au bord du monde. C'était effrayant et magnifique à  la fois. Mais il avait déjà  vécu ça auparavant. Comment avait-il pu oublier l'effet que ça faisait ?
"Impressionnant, non ?" intervint Nick, comme s'il lisait dans ses pensées. "Cet appareil a un plafond de 20,700 mètres, c'est plus d'un kilomètre et demi de gagné par rapport aux anciens modèles."
"En effet, remarquable... bon, si on descendait ? Cet endroit me fout la chair de poule..."
"Qu'est-ce qui se passe, Max ? Excès d'oestrogène à  force de fréquenter les fillettes des bureaux ?"
"Non, juste une perte d'habitude. Avoue tout de même que c'est intimidant..."
Mais l'instructeur ne l'écoutait plus et se mit à  caqueter comme une poule. Max en fut estomaqué. Oh, le con ! Mais c'est qu'il le provoquait ! Son coeur se mit à  battre de plus en plus vite, mais c'était pas de la peur. Plus maintenant. Il sentait l'agressivité monter en lui, un bombardement d'hormones mâles, presque lupines: c'était le Loup, le Loup d'Acier, chevalier rouge sans peur et sans reproches, qui revenait à  la charge, et bon Dieu c'était magnifique comme sensation. On venait de le provoquer, lui, Max Volkovitch, meilleur pilote de l'escadrille, et maintenant il devait laver l'affront. Avec des mouvements instinctifs, il poussa le manche, désactiva les spoilers, ouvrit les volets: l'avion commença à  perdre de la vitesse et à  piquer rapidement pour plonger dans la mer de brumes. Les ténèbres blanches l'envahirent encore une fois, mais elles ne lui faisaient plus peur.
Maintenant !
Il referma prestement les volets, ouvrit les gazs à  fonds, et, sans vraiment se rendre compte que pendant toute la manoeuvre il avait poussé un long hurlement de loup dans la radio, tira le manche vers lui de toutes ses forces. Les trente tonnes de métal se redressèrent avec violence et c'est presque verticalement que l'appareil remonta à  la surface, et alors que le Loup continuait de hurler, le MiG se mit en position tout à  fait verticale pour ensuite commencer à  pencher vers l'arrière, jusqu'à  ce que Max se retrouve la tête en bas. Dans sa poche, il sentit la petit cassette audio remonter vers la fermeture, et il crut également sentir ses couilles remonter dans son estomac. Une série de petits craquements se fit entendre. C'était le MiG qui lui parlait, qui protestait contre ce traitement, contre cette manoeuvre qu'il jugeait suicidaire, mais Max savait bien qu'il faisait le con, c'était justement ce qu'il cherchait ! L'adrénaline ! C'était splendide !
Il resta dans sa position le temps que l'appareil finisse son looping, puis au moment de la descente, il poussa le manche à  fond pour foncer dans les nuages tel un missile SS-20. L'accélération fut tellement fantastique qu'elle lui colla littéralement la tête au siège !
"Sainte merde !" s'exclama Nick sur le ton d'une vierge qui découvre pour la première fois la taille du braquemard de son amant, et ce fut au tour de Max de rire comme un dément:
"Alors, c'est qui le patron, Nick ? C'est qui le chef ici !"
Peut-être que Nick répondit quelque chose, ou peut-être pas, mais le jeune homme ne l'aurait pas entendu de toutes façons, le bruit des réacteurs en surcharge emplissait tout l'habitacle. Les derniers nuages se dissipèrent devant lui, lui offrant la vue sur le sol accidenté du désert kazakh, tout en détails, un vrai planisphère grandeur nature qui grossissait à  vue d'oeil, qui se dirigeait droit vers lui, mais non, c'était lui qui fonçait dedans ! Il consulta sa vitesse et ce qu'il lut faillit bien lui brûler la cornée: Mach 3,2 ! C'était bien plus que ce que la machine pouvait supporter ! Il avait déjà  entendu parler de ces types qui osaient pousser leurs appareils jusque dans leurs limites de surcharge moteur. Au bout de quelques minutes à  peine, l'avion s'illuminait comme un sapin de Noà«l, et ce qu'on récupérait à  l'atterrissage n'était plus un MiG, c'était un shish-kebab. Max ne tenait pas à  finir comme ces gars-là , surtout pour un vol d'entraînement. Il hésita un peu, se disant que ce qu'il s'apprêtait à  faire n'était pas une manoeuvre très orthodoxe, puis il se dit que s'il ne montrait pas un peu d'audace avec le 25, il ne serait jamais à  la hauteur pour piloter l'Uragan. Alors il coupa les moteurs, d'un coup d'un seul, et laissa le MiG descendre de lui-même, moitié plannant, moitié tombant comme une grosse pierre. Pas de soucis, il suffirait de redresser à  temps.
"Max !" hurla la radio, tellement fort qu'il sursauta. "Max, j'ai été touché ! Je m'éjecte !"
Quoi ? Il activa l'émetteur:
"Nick, qu'est-ce qui t'arrive ?"
Puis il se resaisit sans même attendre de réponse. Non, pas Nick. Mikhaà¯l. C'était la voix du Caporal Mikhaà¯l Gurudetski, membre de son groupe de reconnaissance. Mais Mikhaà¯l était mort il y a quatre ans en Turquie ! Son siège éjectable n'avait pas fonctionné. Il s'en souvenait très bien, c'était ce jour-là  que...
L'appareil était descendu très bas déjà , presque à  hauteur des montagnes. Oh, merde ! Il empoigna le manche et redressa tant qu'il pouvait, mais il s'y prenait un peu tard déjà , et il dut manoeuvrer pour s'aventurer au fond d'un canyon pour éviter une collision fatale. La roche s'élevait maintenant autour de lui des deux côtés, un couloir minéral avec une route défoncée en-dessous. Mais il n'y avait pas de route dans les environs immédiats de la base ! Où est-ce qu'il était ? Il vit passer un groupe de chameliers turcs sur la route, qui s'arrêtèrent et levèrent les yeux vers lui avec crainte. Non, pas turcs ! Qu'est-ce que des turcs foutraient au Kazakhstan ?
"Max !" hurla Mikhaà¯l dans le transmetteur. "Mon siège éjectable ne répond pas ! Qu'est-ce que je fais, Max ? Je vais m'écraser !"
Merde, mais il était pas au Kazakhstan ! Le pilote cligna des yeux, soudain envahi par une sensation étrange, comme une impression de déjà -vu à  l'envers, l'impression de s'être évadé loin dans le futur et d'être revenu tout de suite. Mais il ne devait pas perdre son temps à  rêvasser, ils étaient sous le feu ennemi ! Ils avaient réussi à  descendre un chasseur américain avant que deux des appareils de son groupe ne soient descendus à  leur tour. Ils allaient jouer serrer, maintenant, à  deux contre deux. Max remit les gaz - pourquoi avait-il coupé le moteur ? - et reprit de la vitesse. Bizarrement, le tableau de bord de son MiG-21 n'était plus aussi familier, il semblait avoir légèrement changé. Le bruit du moteur, aussi, semblait bien trop fort pour le monoréacteur. Des détails, pas le temps de s'attacher aux détails !
"Mikhaà¯l, tu me reçois ?" cria-t-il dans l'émetteur, mais il n'obtint en réponse qu'un bruit blanc. Et merde, ils avaient eu Mikhaà¯l !
"Stan ! Yuri ! Vous me recevez ?"
"Ici Yuri," répondit la radio. "Stanislaw est à  terre, je m'en suis tiré de justesse. On dirait que les ricains t'ont pris en chasse, où es-tu ?"
"Dans un canyon, je sais pas où exactement. Magne-toi de... chiotte !"
Un indicateur sur son tableau de bord vira soudainement au rouge et émit une série de bips paniqués. Verrouillage ennemi ! Il regarda le radar où trois points venaient de se dessiner, un devant et deux derrière. Deux de ces points étaient les ennemis, deux patrouilles F-14 Tomcat, des appareils bien plus agiles et perfectionnés que sa cafetière, un devant, un derrière. Le deuxième point derrière lui qui venait à  toute vitesse était un missile ! Attends, Max, panique pas. Attends... attends... le missile se rapprochait de plus en plus, l'impact était imminent. Vas-y !
D'un mouvement brusque il pencha le manche vers la gauche et bascula tout le poids de son corps avec pour faire partir le MiG dans une série de vrilles épileptiques qui le tournèrent tellement qu'il n'entendit qu'à  peine le missile passer en sifflant à  côté, le ratant de justesse. Il se rétablit avec grand peine et poursuivit sa course. Il avait le tournis et une légère envie de vomir, mais il allait devoir faire avec, c'était loin d'être fini. Il allait bientôt atteindre la sortie du canyon, mais c'était là  que le Tomcat l'attendait, un triangle de métal froid et pointu, la mort en blindage, qui lui fonçait droit dessus. Mais Max resta calme. Il savait ce qu'il avait à  faire. Contrôle missiles... verrouillage radar... cible verrouillée ! Feu !
Il tira, un missile Acrid qui quitta son aile en sifflant et partit à  la vitesse de la lumière en laissant une traînée blanche derrière lui. Le Tomcat tenta une manoeuvre d'évitement, mais il s'y prit beaucoup trop tard. Il y eut une boule de feu, suivie de près par une déflagration, un coup de tonnerre, et l'aile de l'aréonef ennemi vola en éclat. Ce qui se passa ensuite était évident: il y eut une seconde explosion quand l'avion privé d'aile se mit à  vriller follement pour terminer sa course dans le versant du canyon. Plus qu'un, maintenant !
"Max ! Max, qu'est-ce que vous foutez, bon sang !"
Qui était ce type ? Cette voix... elle lui disait vaguement quelque chose, mais (Nick) il ne parvint pas à  mettre un nom dessus. Il parlait en Russe, ce devait être un de ses gars, mais à  part Yuri...
Boom ! Troisième explosion ! Quoi ? Son MiG se mit subitement à  vibrer par en-dessous et à  tanguer comme une barque sur une mer déchaînée. Merde, il était touché ! Cédant à  une panique soudaine, il se démena comme un beau diable et parvint, au prix d'un effort surhumain, à  reprendre les commandes à  la sortie du canyon. Des boutons rouges clignotaient de partout, mais apparemment, l'explosion n'avait fait que le frôler. Il alluma la radio:
"Yuri !"
"J'arrive, Max !"
"Magne-toi ! Occupe-moi cet empaffé, je dois prendre de l'altitude !"
"Reçu, terminé."
Très bien, tout marchait bien. Il n'était même plus nerveux. Il fonctionnait sur pilote automatique (c'est le cas de le dire), il avait un plan pour fumer ce Yankee, et peu importe s'il y restait ! Il tira le manche et releva le nez pour se diriger vers les nuages. 1.000 mètres d'altitude... 1.500 mètres... l'Américain disparut de son radar, il devait avoir les mains pleines avec Yuri. Parfait ! Il monta un peu plus, prit une grande inspiration, et tira le manche de toutes ses forces pour basculer vers l'arrière, et c'est parti pour le looping ! Il fut de nouveau frappé par une impression de déjà -vu... n'avait-il pas effectué cette manoeuvre peu de temps auparavant, au Kazakhstan ? Conneries, il n'était jamais allé au Kazakhstan !
Il commença la descente à  toute berzingue, comme un aigle fondant sur sa proie. La masse triangulaire du Tomcat et la forme plus cylindrique du MiG-21 de Yuri étaient parfaitement visibles près du canyon, et il leur arrivait droit dessus. Tout allait bien, ils étaient occupés, Max aurait largement le temps de piquer sur le Yankee et de lui décocher un missile bien senti. Puis, tout à  coup, une traînée blanche partit de l'aile du Tomcat jusqu'à  l'appareil de Yuri, qu'elle toucha à  la queue, produisant une explosion. Oh-oh... de là  où il était, il voyait très nettement le MiG se mettre à  tanguer et à  zig-zaguer jusqu'à  ce que par miracle il trouve une surface à  peu près plane pour un atterrissage en catastrophe. Yuri était abattu ! Alors il ne restait plus que lui... contrôle missiles... verrouillage... cible verrouillée ! Feu !
Rien ne se passa. Il réessaya. Toujours rien. Le missile. Le missile américain avait détruit son système de tir. Au point où il en était, impossible d'abandonner pour autant. Oh que non, il avait décidé qu'il allait se le faire, il allait se le faire ! Il continua sa descente en piqué, prenant bien soin d'arriver pile au-dessus de l'ennemi. L'autre l'avait vu, c'était évident. Mais le temps qu'il tente une manoeuvre d'évasion, il serait déjà  trop tard... normalement, il n'allait rien voir venir. Non, ce n'était pas une opération kamikaze, ce qu'il avait en tête était beaucoup plus risqué. Le risque, c'était évidemment de réussir sa cascade et de s'en sortir vivant. Et dingue comme il était, il en serait bien capable. Il était presque au-dessus de lui... maintenant !
Il exécuta une vrille et se retourna, se retrouva la tête tout à  fait en-bas, tout en maintenant son appareil parfaitement parallèle au-dessus du Tomcat, tellement proche au-dessus que leurs ailerons risquaient de s'embrasser d'une seconde à  l'autre. Tellement proche que Max put lire très distinctement l'inscription sur le casque de l'ennemi: AMRAHAM. Oui, c'était bien ça: le Major Amraham de L'U.S. Navy, qui effectuait une patrouille à  la frontière quand il a décidé de se frotter à  Max et son groupe... grossière erreur, Amraham. Maintenant...
Il sortit son pistolet. Il allait tirer deux ou trois coups dans le tableau de bord du Tomcat, à  travers le cockpit, et bousiller toutes ses commandes, et ce serait game over. Sauf que sa ceinture était vide. Il n'y avait pas de pistolet. Quoi ? Non, impossible ! C'était pas comme ça que ça s'était passé ! Pas comme ça ! Il avait descendu le Tomcat, il s'en souvenait ! C'est après que... que... qu'il a merdé. La colline ! Il leva les yeux, le temps sembla s'arrêter d'un seul coup. La colline. Elle était bien là , elle se dressait devant lui. Et il fonçait droit dessus.

Bureau central du KGB, Moscou. 11 mai 1977, 13:14.

Mina s'alluma sa neuvième Kanal depuis le déjeuner, et relut pour la énième fois le rapport posé sur son bureau, entre la photo de ses parents prise dans les années 60 à  Leipzig et le portrait officiel de Lénine, qui constituaient, avec le cendrier et le paquet de cigarettes, les seuls ornements du meuble en bois sombre. La fumée qu'elle recrachait par le nez montait en traçant des cercles bleutés vers le plafond de la petite pièce aux tons vert sombre, sordide et mal éclairée, la jeune femme ayant toujours la manie de laisser les stores à  moitié fermés. Elle n'aimait pas la lumière. En fait, Mina se sentait toujours oppressée par tout ce qui était beau et qui brillait, elle avait donc aménagé son bureau à  son goût, c'est à  dire sombre et austère. Il n'y avait rien ici à  part le meuble du bureau, son fauteuil, deux chaises, et un petit casier métallique, pour les archives. Etre née en Allemagne de l'Est dans les années cinquante lui avait fait adopter ce style de vie spartiate de manière instinctive.
On frappa à  la porte, et elle invita le visiteur, le général Szedvilas, à  entrer. Elle s'apprêta à  se lever pour se mettre au garde-à -vous, mais l'imposant général lui intima de se rasseoir d'un geste de la main. Ce n'était qu'une visite éclair, il ne voulait pas en faire toute une cérémonie. Elle lui avait intimé de venir le plus tôt possible, dès que le rapport qu'elle avait sous le nez lui était parvenu, pour mettre un certain nombre de choses au point.
"De quoi s'agit-il ?" demanda son supérieur en s'asseyant.
Il avait l'air calme, aussi impassible qu'une porte de prison. Le genre d'attitude qui foutait la chair de poule à  ses subordonnés. Après tout, c'était pas humain de se montrer aussi peu émotif. La dernière fois qu'il s'était énervé, c'était la veille, justement, à  cause du vol de l'Uragan, et encore, la jeune femme avait eu à  ce moment-là  l'impression qu'il le faisait exprès, qu'il se forçait à  réagir de manière appropriée. Rien de vraiment malsain dans cette attitude, en y pensant. C'est vrai que tout le monde aurait trouvé étrange que sa seule réaction à  "l'Affaire Mikoyan" - tel était l'euphémisme en vigueur dans l'Administration - fût ce hochement de tête négligent et ce "Ah" monocorde qu'il offrait habituellement en réponse aux nouvelles, qu'elles soient bonnes ou mauvaises; mais c'était son style, tout simplement, sa façon d'être. Semion Kristofovitch Szedvilas, né dans les années 20, en pleine période de troubles, un petit Juif Balte devenu fanatique de Staline, et qui à  l'adolescence n'avait pas hésité à  dénoncer ses propres parents pour s'assurer sa place dans l'armée. Ce même petit Juif qui avait survécu à  Stalingrad dans les années 40 alors qu'il avait à  peine vingt ans, jeune soldat fringuant au physique de boeuf parfumé à  la vodka frelatée, et qui y avait gagné une triste notoriété par sa propension à  démolir à  mains nus le premier de ses Camarades qu'il surprenait à  parler de retrait ou de capitulation. Ce même petit Juif devenu grand, l'Homme de Fer du GRU, qui se tenait maintenant devant la jeune femme avec son regard encore moins expressif qu'une tête de mort. Beaucoup moins calme qu'elle, en tous cas. Elle le regarda et se rendit compte qu'il lui apparaissait flou, caché derrière un léger halo blanc, comme une brume d'automne - brume qui s'avéra n'être que le nuage de tabac laissé par ses neufs clopes. Oh, merde, elle fumait trop, elle le savait ! Si elle continuait comme ça, elle allait tousser toute la nuit, ça n'allait pas louper. Oh et puis zut, ce n'était pas comme si les clopes pouvaient provoquer des maladies graves - ça c'était des conneries issues de la pseudo-science bourgeoise occidentale.
Elle n'en était même pas à  la moitié de sa Kanal qu'elle resentit déjà  l'envie d'en allumer une dixième. Elle fumait rarement aussi intensément, juste quand elle était sous pression ou très contrariée. Ce qui était le cas. Très, très contrariée.
"C'est notre gars," expliqua-t-elle sombrement. "Il a merdé."
"Maxim Volkovitch ?"
"Oui. Pendant l'entraînement, il a planté son MiG dans une falaise." elle leva les mains au ciel en mimant une explosion. "Et boom !"
"Mais... il s'en est sorti, n'est-ce pas ?"
"Oh, oui, pas de problème. Il s'est éjecté à  temps, il n'est pas blessé. Ce qui me contrarie, c'est que de tous les pilotes que j'ai sous la main, le meilleur que je trouve est aussi celui qui a peur de voler."
"Peur ?"
"D'après le médecin de la base et l'instructeur qui le guidait, il a paniqué pendant un vol d'essai et il s'est retrouvé en plein combat imaginaire. Pour être plus précise, il s'est cru revenu en Turquie, le fameux jour de l'incident qui avait causé sa démission."
Le général soupira. "Bien... donc en clair..."
"On est tombés sur le seul cinglé de l'escadrille qui soit vraiment cinglé. Si ce genre de petit délire lui reprend, ça pourrait être fatal. J'ai fait une erreur en le proposant pour ce poste, je ne sais pas si j'en serai pardonnée, mais pour l'heure je demande l'autorisation de retirer Max Volkovitch de cette opération et de sélectionner un autre candidat."
"Refusé."
Mina sursauta. Elle ne s'attendait pas vraiment à  cette réponse.
"Mais, Camarade Général..."
"Je regrette, mais nous n'avons plus de temps ni d'énergie à  gaspiller pour changer d'agent opérant au dernier moment. Il est clair que le manque d'expérience et le potentiel que des incidents comme ce matin se reproduisent sont de gros handicaps pour Max Volkovitch, mais il a un grand nombre de qualités requises pour cette mission. J'ai confiance en lui, on lui laisse sa chance. Vous le retrouverez à  l'aéroport de Moscou dans deux jours, comme prévu."
Elle soupira discrètement, à  la fois inquiète et exaspérée, et finit par conclure l'entretien:
"A vos ordres, Camarade Général."
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